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A la fin du jeu [compétitif], celui-ci a défini des gagnants et des perdants : le jeu crée de nouvelles inégalités statutaires, légitimées par son déroulement. Le jeu, en somme, mobilise notre capacité a accepté les inégalités, et nous aide à intérioriser -voire à justifier- l’existence des hiérarchies.

Kermarrec, Henri. Ce n’est qu’un jeu: usages politiques du jeu de société, p,180

Dans son chapitre sur les jeux coopératifs, Kermarrec formule une critique envers les mécaniques des jeux compétitifs : comment peut-on espérer contribuer à une société solidaire et égalitaire à travers une culture ludique qui ne favorise que la domination du plus fort ?
C’est donc logique que les jeux de coopération aient fini par émerger, et qu’ils occupent une place plus importante dans les dispositifs à visée sociétale.
Pourtant, j’ai fait un jeu sérieux compétitif, précisément pour aborder une question d’inégalités : Coalition a été écrit en 2024 dans le cadre d’un cours donné à Sciences Po Paris. Le jeu porte sur le processus d’une réforme de la loi de financement des rénovation thermiques du logement. En binôme, on y incarne un acteur du secteur de la rénovation énergétique, pourvu de différentes ressources pour faire passer, par le lobbying, ses intérêts auprès du ministère de la transition écologique.
Il s’agit d’un jeu compétitif : le binôme ayant réussi à faire passer le plus de ses mots-clefs dans le texte de loi est déclaré vainqueur.
Quand on interroge les étudiant.es juste après la partie, on constate que la critique de Kermarrec est assez juste : les gagnants expliquent comment ils et elles ont « bien joué », tandis que les perdants reviennent sur des choix maladroits qu’il s’agira d’éviter la prochaine fois. Si on s’arrête là, chacun repartira avec en tête une nouvelle hiérarchie : dans la classe, il y a les « bons » qui ont gagné grâce à leur sens tactique et leur capacité d’argumentation, et les autres…
C’est pourquoi le debrief qui suit nous permet de révéler que le jeu est « pipé » : les joueurs gagnants disposent de plus de ressources, et même d’action spéciales leur assurant une bonne place sur le tableau des scores ! La victoire n’est pas (ou pas uniquement) une question de compétence de jeu, mais surtout une question de quel acteur on incarne…
Mais alors, pourquoi faire cet exercice ? Si le jeu est truqué et l’histoire déjà écrite, pourquoi ne pas directement la raconter aux étudiant.es ?
D’abord, parce que le process de jouer est plus engageant que la narration. Il va inciter les participant..es à poser un regard d’usager sur les ressources et les situations présentées, avec donc un autre rapport à l’information. Pédagogiquement, ça fait sens. En cela, Coalition est plutôt un « jeu qui parle » ;
Ensuite, parce que le message de ce jeu n’est pas informatif, mais émotionnel. La professeure qui m’a sollicité pour le faire a demandé que le jeu puisse faire ressentir à ses élèves ce qu’elle a ressenti pendant son travail de plaidoyer dans une association de promotion de la rénovation écologique. Cette émotion, elle passe par la réalisation de l’existence de cette inégalité ;
Enfin, parce que l’analyse de cette structure de règles propose, en creux, aux étudiant.es de remettre en question le fonctionnement même des institutions législatives, et pas uniquement la façon de les utiliser : si les joueur.ses comprennent que ce sont les règles qui sont injustes, peut-être auront-elle plus facilement un rapport critique au fonctionnement des institutions réelles. Nous espérons qu’elles sauront plus facilement identifier et questionner les inégalités qui se présenteront dans leur carrière.
Pour conclure, peut-on dire que mon jeu compétitif Coalition aide ses joueurs à intérioriser les inégalités ? Si la réponse est non, c’est surtout dû à la présence d’un debrief, qui révèle et questionne la structure biaisée du jeu (donc sa rhétorique procédurale). Et c’est là la « moralité » de cette histoire, selon moi : tout jeu peut être sérieux, et tout jeu peut favoriser une posture critique vis à vis des structures sociétales qu’il semble promouvoir, pour peu qu’il soit assorti d’un moment de prise de recul. Beaucoup ici savent déjà que c’était l’intention du jeu le plus célèbres de l’histoire du capitalisme : je vous invite à lire l’histoire détaillée du Monopoly et de son autrice originale, Lizzie Magie*, dans le livre de Henri Kermarrec.

* saviez vous que le prix Lizzie Magie 2026 venait d’être attribué ? https://www.rennesenjeux.fr/prix-lizzie-magie/

Bonne semaine, à bientôt !