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Pendant les années 1960, la littérature de l’imaginaire trouve un réel écho dans la contre-culture américaine. Le Seigneur des anneaux, monument de la fantaisie de J.R.R. Tolkien, connaît un énorme succès lorsqu’il est publié en poche à partir de 1965. Il est brandi dans les campus comme une référence culturelle commune, « permettant l’expression de revendications au nom d’un idéal partagé, antimilitariste et anti-industriel, pacifiste et écologiste. Lu comme une invitation à refuser la tentation du pouvoir et à détruire les armes, le roman était aussi […] célébré comme une ode aux puissances de l’imaginaire », indique Anne Besson [dans Les Pouvoirs de l’enchantement. Usages politiques de la fantasy et de la science-fiction . 2021]
Kermarrec, Henri. Ce n’est qu’un jeu: usages politiques du jeu de société.
L’oeuvre de Tolkien irrigue notre culture. Pourvue d’une multitude de facettes, elle s’est vue reprise par des courants très divers de la société, pour des messages politiques parfois opposés.
Aujourd’hui, alors que les adolescents ayant grandi dans cette contre-culture forme la nouvelle référence dominante, on observe ce genre de positionnement commercial :
Aussi stupéfiant que cela puisse paraître aux amateur.ices de l’œuvre de Tolkien, nous observons une entreprise de surveillance et d’armement, aux valeurs réactionnaires, choisir pour emblème un artefact imaginaire qui porte sa propre critique.
En effet, dans le roman, les palantirs sont des sphères de cristal créées par le « camp du bien » pour communiquer à travers de longues distances. Hélas, l’une d’entre elle vint en possession de Sauron (le fameux Seigneur des Anneaux, le maître des ténèbres qui donne sont titre au roman), qui put ainsi corrompre et prendre le contrôle de toutes les autres pierres. Que cette référence dit-elle du rapport au pouvoir de ceux qui sont à la tête de cette entreprise ? Et de leurs clients, quand ils saisissent l’allusion ? Je vous en laisse juges.
La pensée du globe sombre s’imposait encore d’avantage dans le silence environnant. Pippin en sentait de nouveau le poids dans ses mains, et il revoyait les mystérieuses profondeurs rouges dans lesquelles il avait un moment plongé le regard. Il se tourna et se retourna, s’efforçant de penser à autre chose.
Il finit par ne plus pouvoir y tenir.
Tolkien, JRR. Le Seigneur des Anneaux – II. Les Deux Tours
Dans le monde du jeu, où ces références à la fantasy sont omniprésentes, cet exemple nous montre non seulement que notre arrière-plan culturel n’est pas neutre, mais également qu’il évolue, et peut lui aussi être détourné par des acteurs politiques antisociaux. Faut il alors leur abandonner, de peur d’être assimilés à une idéologie nauséabonde ? Ou bien faut-il défendre certaines valeurs cachées derrière les codes ?
Quand on parle de jeux sérieux (où, avouons le, les codes de la fantasy sont moins utilisés), la vigilance demeure : le choix des mots, du contexte de diffusion, des mécaniques de jeu peut faire la différence entre un impact sociétal assumé et une récupération incontrôlée de vos créations…
Bonne semaine à tout le monde, et à bientôt !
NB : je parle de récupération des jeux par l’industrie de la guerre dans un article précédent : Jouer à la guerre



