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En établissant la convention mutuelle et tacite que « ceci est un jeu, ça n’est pas réel, ça n’a pas d’importance », alors on se permet, paradoxalement, d’y croire complètement.1
Ce n’est qu’un jeu: usages politiques du jeu de société
Le jeu n’est pas la réalité. Les règles du jeu, son environnement, sont une interface entre le joueur/la joueuse et le monde imaginaire dans lequel on souhaite l’inviter. Comment faire pour rendre cette interface la plus légère possible ? Comment faciliter l’immersion ?
Dans le début de son livre, Henri Kermarrec montre le lien qui s’est tissé, aux premières heures des civilisations, entre le jeu et le sacré. Si ce dernier implique bien souvent des pratiques induisant une transe, est-ce le cas du jeu de société ? Celui-ci, en tant que rituel, propose une expérience très similaires qu’on nomme le flow.2
Il se caractérise comme un moment de concentration extrême dû à la maîtrise complète d’un processus, conférant à qui le vit un sentiment de fluidité par l’effacement de la perception des contraintes. Un exemple : un proche s’adonne à un jeu vidéo, il semble complètement hypnotisé, au point que rien n’existe à l’extérieur. Il semble « abêtit » par le jeu, mais il en réalité dans le flow, un état très stimulant et gratifiant3.
En matière de conception de jeu, cela nous amène à considérer les règles comme un obstacle à lisser. Cole Wherle, auteur notamment du fameux jeu de plateau ROOT4, parle du flow dans une acception proche : la fréquence avec laquelle les joueuses doivent s’interrompre pour regarder les règles est révélatrice du travail de simplification encore nécessaire. Des règles bien écrites ne se mettent pas en travers de la narration, dont le « flot » devient naturel après leur apprentissage.
Dans Futurable5, nous avons passé beaucoup de temps à fluidifier le processus de décision des joueuses : le premier tour est « rugueux », il y a beaucoup d’étapes successives. Il faut se référer plusieurs fois à la règle. « J’ai le droit de tracer où ? Ce symbole, ça veut dire que je défausse ou que je remets dans la pile ? » Ensuite, les tours suivant possédant la même logique, on cesse de se concentrer sur la règle pour s’intéresser à ce que ça raconte. « On a vraiment envie de promouvoir la fermeture des universités ? La biodiversité plonge, là, il faut faire quelque-chose ! »
Ce passage d’une interaction avec un « dispositif » vers une interaction avec un « univers » est un moment important autour d’une table de jeu. C’est là qu’on peut commencer à interagir avec le propos du jeu, et, dans le cas d’un jeu sérieux, qu’on peut commencer à écouter ce qu’il provoque dans le groupe.
Je poursuis ma lecture du livre « Ce n’est qu’un jeu », la prochaine note devrait porter sur un sujet plus sensible : les wargames, et le rôle des auteur..ices de jeu dans leur usage à des fins militaires… à bientôt !
1Kermarrec, H. Ce n’est qu’un jeu: usages politiques du jeu de société. (Editions du commun, Rennes, 2025), p.19
2Viciss. Donner des sens à la vie : la preuve par le flow. Hacking Social https://www.hacking-social.com/2018/09/03/fl1-donner-des-sens-a-la-vie-la-piste-du-flow/ (2018).
3Cet état est même utilisé avec les enfants pendant une opération : https://jouezmalin.be/jeu-video-reduit-la-douleur-et-les-nausees-apres-une-operation/
5https://www.futurable.fr/le-jeu-de-plateau Sauvage, P. & Rodriguez, J. Futurable. (2025).



