Dans son ouvrage sur l’usage politique des jeux de société, Henri Kermarrec détaille les différences culturelles et historiques qui existent entre les jeux « à l’américaine » et les jeux « à l’allemande »1. Si vous cherchez à utiliser les jeux pour faire passer des idées, peut-être comprendrez vous certaines choses en lisant ce qui suit.

Jeux à l’américaine

La culture étatsunienne du jeu de société met en avant la thématique. Le jeu est construit autour d’elle, et une transposition de ses règles à un autre cadre n’aurait pas tellement de sens. Chaque jeu est pensé comme un film, une expérience immersive : graphismes impactants, figurines, conflictualité directe, et souvent un temps de jeu équivalent au visionnage d’un blockbuster.

La surenchère matérielle, accentuée par le phénomène du foulancement2, est généralement au service de valeurs compatibles avec la culture dominante en occident au siècle précédent : exploration, expansion, exploitation, enrichissement personnel et domination (du plateau de jeu). Historiquement, c’est différent en Europe.

Jeux à l’allemande

Là ou les états-unis ont privilégié la thématique, la culture allemande de la fin du 20eme siècle a vu émerger des jeux centrés sur la mécanique. Les jeux sont simples et efficaces, la thématique plutôt présente en illustration, quand ce n’est pas simplement l’abstraction qui prime. Le bois et le carton y prennent plus de place que le plastique, et ce au service de valeurs plus pacifistes : les interactions y sont indirectes (pas de possibilité d’« attaquer » directement les autres joueurs), et les thèmes excluent généralement les références à la guerre ou à la conquête. (notamment du fait du traumatisme de la 2nde guerre mondiale)

Quel est votre héritage ludique ?

Cette simplicité dans les règles et le matériel, on la retrouve dans la plupart des jeux sérieux en France.

A titre personnel, la compréhension de cette distinction entre deux écoles de game design a éclairé mon travail de conception avec Juan Rodriguez sur Futurable : en effet, venant du jeu de rôle, mon approche est très tournée vers la narration et la thématique : le langage est mon principal outil, j’ai tendance à faire des prototypes « verbeux » qu’il s’agit d’élaguer autant que possible. Juan, de son côté, m’a appris l’importance de l’objet : la manipulation du matériel raconte quelque-chose, il faut en être conscient dans des choix qui ne sont pas uniquement esthétiques, mais plutôt du domaine de l’ergonomie, de « l’expérience utilisateur ». Futurable est le résultat de cette rencontre, et si vous créez un jeu, savoir d’où vous venez vous facilitera beaucoup la tâche.

Et les jeux sérieux dans tout ça ?

Il faut le dire, les tirages des jeux dits « sérieux » sont extrêmement faibles. Là où des éditeurs peuvent faire fabriquer des dizaines de milliers de boîtes en Chine et espérer les vendre, rare sont les jeux conçus pour éduquer qui dépassent la centaine de boîtes3. Dans ces conditions, il est logique que la plupart d’entre eux soient pourvus d’un matériel extrêmement simple : des cartes, parfois un plateau ou des jetons en bois coloré. Rarement plus.

En outre, une autre limite concerne la compétence des auteur.ices : la conception de jeux ne faisant généralement pas partie de leur bagage, ils et elles se limitent généralement à des mécaniques éprouvées et connues du grand public : quiz, jeu de l’oie, jeux de rôle aux mécaniques minimalistes permettant d’encadrer des débats entre les participants…

Dans ce contexte, on pourrait croire que « l’école allemande » est la plus à même d’inspirer les concepteurs de jeux sérieux. Pourtant, les développements de jeux originaux de ces dernières années montrent comment les influences se sont largement mélangées, avec des approches novatrices que j’encourage à reprendre dans les jeux sérieux à venir.

… on en parle demain dans la suite de l’article ici : Deux styles de jeux (2/2).

1Kermarrec, Henri. Ce n’est qu’un jeu: usages politiques du jeu de société. Editions du commun, 2025.

2Voir la plateforme Kickstarter, qui lève parfois plusieurs millions d’euros pour des jeux de société

3Voir l’excellent https://obscigame.super.site/ et son observatoire des jeux de culture scientifique