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je viens de terminer la lecture de l’essai de Henri Kermarrec, auteur de jeux de société et ancien président de la Société des Auteurs de Jeui. Cette lecture m’a fait venir un certain nombre de réflexions que je vais partager ici, autant pour structurer ma pensée de concepteur de jeux sérieux, que pour contribuer aux idées au sein de la communauté.

Les jeux traditionnels ont tous en commun d’être les produits d’une culture populaire […]

Cette notion de culture « populaire » a cependant ses limites : en dehors du jeu de hasard, qui restera en tout temps le plus joué par le peuple, les jeux qui se sont répandus par la suite ont majoritairement été d’abord pratiqués par les classes dirigeantes, nobles puis bourgeoises. Il s’agissait souvent de jeux de l’esprit, nécessitant une forme d’instruction qui n’était pas accessible à tous, et du temps de loisirs. Rien d’étonnant donc à ce que ces jeux aient pour la plupart contenu des représentations et des mécaniques renforçant les valeurs dominantes et les hierarchies. D’époque en époque, les pratiques des nobles furent enviées par leurs serviteurs, imités par les classes moyennes, puis infusèrent dans la culture pour se répandre plus largement- les classes populaires intériorisant au passage des représentations favorisant la reproduction des normes sociales.

Ainsi, le jeu de société serait un loisir de privilégiés ? Et même, par diffusion, au service des privilégiés. Est-ce une fatalité ? A ce stade de l’ouvrage, Henri Kermarrec parle des jeux de hasard comme d’une exception culturelle historique. Cela m’a fait reconsidérer le choix de conception de Kapital!, le « jeu de l’oie » de la lutte des classes, proposé par les Pinçon-Charlotii. J’avais disqualifié cette forme, car « jouer c’est choisir », alors que ce jeu n’offre aucune agentivité : à chaque tour on lance le dé, et on se soumet à son caprice… Mais finalement, peut-être était-ce délibéré que de choisir des modalités de jeu qui suppriment la liberté de choix : une représentation basique du déterminisme social, en somme.

Cependant, pour Kapital! comme pour d’autres jeux qui s’opposeraient aux inégalités de pouvoir dans la société, je considère qu’il est intéressant de dépasser le fatalisme du hasard (nécessaire pour la prise de conscience) pour contribuer au pouvoir d’agir (l’encapacitation, l’expertise d’usage qu’on cherche à porter dans Futurableiii), qui est nécessaire pour l’action.

C’est là que s’ouvre, selon moi, une alternative intéressante : faire des jeux qui s’adressent aux opprimés dans le but de libérer leur capacité d’expression… ou bien faire des jeux de source populaire, qui retournent la puissance normative du média Jeu de Société pour transmettre aux classes dominantes des valeurs favorables aux opprimés… on aura l’occasion d’en parler dans la suite de ces notes de lecture.

i Kermarrec, H. Ce n’est qu’un jeu: usages politiques du jeu de société. (Editions du commun, Rennes, 2025).

ii Kapital !: qui gagnera la guerre des classes ? (éditions la ville brûle, Montreuil, 2019).

iii Futurable : le jeu de société : https://www.futurable.fr/le-jeu-de-plateau , Paul Sauvage & Juan Rodriguez