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Après le tirage au sort vient le moment où il faut expliquer et comprendre. Chance ou malchance, on peut se contenter d’un simple constat de réussite ou d’échec, mais bien souvent, il ne s’agit pas simplement du hasard, il y a une raison. […] j’ai déjà épuisé mon « potentiel de chance ». Dans la divination, c’est le tirage qui est de bon ou mauvais augure, et qui explicite les évènements passés ou futurs. Dans les deux cas, le joueur crée du sens sur la base du tirage réalisé.1

L’esprit humain a évolué pour interpréter les signes. Pourquoi voir du hasard dans un craquement de branches, quand imaginer un prédateur peut vous sauver la vie ? Dans son livre, Henri Kermarrec parle d’une manifestation de cet instinct : faire sens de la marche du monde, depuis le lancement d’un osselet jusqu’à l’aléatoire de la prochaine pluie.

Dans nos vies modernes, la rationalisation a posteriori présente des pièges, comme notre attrait pour le complotisme. Connecter entre eux des évènements inexpliqués en partant du principe que « tout est lié » et « il y a forcément quelqu’un derrière » est étonnamment facile… essayez ! Chaque élément viendra tour à tour enrichir ou étendre le tableau, lui donnant plus de crédibilité et de profondeur2.

Dans le monde du jeu, une pratique s’appuie particulièrement intensément sur ce biais, pour en faire une force narrative : le jeu de rôle.

Joueuse : Il faut absolument confronter le premier ministre. Je vais au devant de lui et je brandis ma carte : « police ! J’ai quelques questions à vous poser, monsieur Finnon. ». Je fais un test de diplomatie… [lance un dé à 20 faces] oh non ! 2 ! Meneur : Ah. Euh… pas dans chance, dans ta précipitation, tu sors la carte de visite du lanceur d’alerte au lieu de ta carte de police : tu viens de compromettre ta source !

Dans cet exemple classique, on voit que le meneur se soumet, comme la joueuse, à l’arbitraire du dé. Non seulement pour orienter la fiction, mais également pour l’enrichir : s’il y a eu échec, c’est qu’il y a une raison, qu’il invente sur le vif en convoquant des éléments existants de l’histoire.

Dans le RADIS3, un jeu coopératif de gestion de crise, l’aléatoire n’intervient qu’à la marge : quand les joueuses font appel à les acteurs extérieurs pour leur demander de l’aide, on tire dans une table la réaction de leur interlocuteur. J’ai pu constater que ces moments

  • Produisent de l’inattendu bienvenu,

  • dégagent le meneur de la responsabilité de la narration,

  • renforcent l’implication du groupe dans le récit (qui cherche, dans sa connaissance réelle de la situation, l’explication de la réponse positive ou négative de l’acteur sollicité).

Pourquoi c’est important ?

Ce que je cherche à créer à travers les jeux sérieux, c’est une narration. Les nouveaux récits d’avenir dont nous avons besoin pour accompagner l’évolution de notre société, doivent représenter la complexité du monde dans lequel nous évoluons ; ils doivent être nuancés et réalistes ; et ils doivent mettre en scène les prises de décisions dans un contexte incertain.

Toutes ces propriétés sont renforcés par l’usage raisonné du hasard : un hasard qui propose un cadre encapacitant, qui donne aux joueuses les clefs pour y participer…

on en reparle dans de prochaines notes de lecture !

1Kermarrec, H. Ce n’est qu’un jeu: usages politiques du jeu de société. (Editions du commun, Rennes, 2025), p.19

2Lire à ce sujet le magistral roman de Umberto Eco : https://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Pendule_de_Foucault